Faire Semblant de Faire Monde


A l’heure où je pose ces mots, nombreux collègues ont déversé leur mécontentement sur la plus récente et 53e édition de la Biennale de Venise, ce qui arrive finalement à chaque fois, alors que les artistes n’y sont pas pour grand chose. Daniel Birnbaum, commissaire de cette dernière édition a choisit la thématique générale de Fare Mundi (faire monde). Si ce titre très générique pourrait impliquer celui qui regarde, malheureusement aucun dispositif de négociation ou d’échange n’était proposé dans l’articulation de l’exposition ou qu’exceptionnellement par certains artistes que j’évoquerai plus loin. Il est donc bien logique qu’on se sente un peu en dehors (du titre) quand on a l’impression de vivre dans le même monde, d’une façon ou d’une autre et que peu d’éléments sont mis à disposition... Pour ma part, ce titre me plaisait car j’avais imaginé (suis-je bête!) avant même de me rendre à Venise que cette Biennale donnerait enfin la possibilité d’associer des mondes et des usages différents, d’en montrer la riche diversité et de donner l’espoir de participer à cette dynamique du faire monde. Les artistes comme les auteurs emblématiques d’une vraie ouverture intellectuelle comme Edouard Glissant ou Sarat Maharaj deviennent ainsi les illustrations obligées dans le catalogue de cette 53 Biennale dont la marge entre leur analyse du monde et celle des œuvres mises en exposition est un gouffre... C’est ainsi que ce manque de cohérence entre les intentions faire monde, et la réalité aurait pu commencer d’aboird par une analyse poussée de ses contemporains (et pas que les pères que le commissaire replace bien évidemment selon des références de l’art moderne autour de la figure majeure de Ponthus Hulten par ex.), en prenant en considération les changements et aussi la capacité d’invention du monde habité par des personnes qui font le monde aujourd’hui... Fare Mundi aurait dans ce cas pu être tout simplement un postulat poétique or cela n’est jamais évoqué/assumé? 

Cela aurait pu être aussi l’idée d’envisager d’aborder sous toutes les formes possibles du Faire Monde, de façon éphémère, virtuelle ou non? Pourquoi ne pas avoir rendu compte du bouillonnement, des failles, des dérèglements climatiques, du constant déplacement des personnes ou des contradictions du monde dans lequel on vit? Ces formidables challenges n’ont été qu’ évoqués dans le catalogue selon une certaine histoire de l’art récente des cinquante dernières années en Occident, et non autour de notre époque d’émergence où les repères économiques et sociaux ont changés. Peut-être ne parle-t-on pas du même monde? Je vis dans celui où les mélanges culturels sont incessants, où les gens vivent ensembles avec leurs différences et doivent construire tous les jours de nouvelles solutions. Un monde où les artistes doivent se battre pour produire dignement leur travail, où les commissaires d’expositions ne sont pas reconnus et où les marchands doivent user de toutes leurs convictions pour vendre le travail des artistes avec lesquels ils travaillent. Je vis dans un monde où scénographes et architectes sont mieux rétribués que les artistes qui sont finalement à la source de leurs propositions. Tout ce petit monde ayant inévitablement besoin des uns et des autres, pour faire monde, négocie ensemble et c’est en cela que de nouveaux modèles et façons de montrer l’art pourraient être évoqué et envisagé dans une biennale aussi importante que celle de Venise et aurait remplacé le cynisme avec lequel on emprunte aux philosophes leurs métaphores sans mettre en exergue les sources de leurs réflexions. Pourquoi ne pas avoir proposé de travailler différemment dans un monde où penser globalement et agir localement fait sens pour beaucoup de gens? Dans cette biennale peu de travaux à l’exception d’exceptionnels dessins de Gordon Matta-Clark, de Marjetica Potrc et la très belle installation de Thomas Saraceno qui évoquent la question de l’environnement. Fort heureusement les installations des très prometteurs artistes Att Poomtangon, Bestué/Vives, Anawana Haloba ou Anya Zholud de Cartoon Coloring Page, et les vénérables pionniers des nouvelles façons de concevoir le monde, comme Georges Adéagbo, Thomas Bayrle, Öyvind Fahlström, Yona Friedman, Lygia Pape, Huang Yong Ping, Chen Zhen assument réellement de la façon dont on fait le monde virtuellement, spirituellement, utopiquement, politiquement ou métaphoriquement. C’est pourquoi je n’oublie pas non plus les œuvres particulières d’Aleksandra Mir, de Simon Startling, ou Pascale Marthine Tayou qui plongent le spectateur dans la question du faire (craft) et de la transmission synchrone du monde dans lequel nous vivons.

De cette grande machine de la 53e Biennale il n’y avait donc que très rarement la notion de faire monde, sauf dans les cas de la librairie conçue par Rikrit Tiravanija ou celui la caféteria conçue par Tobias Rehberger ou certaines installations exceptionnelles comme celles de: Teresa Margolles, Fiona Tan, Ming Wong, João Maria Gusmão et Pedro Paiva, Shaun Gladwell, Dorit Margreiter, Roman Ondák ou de Steve McQueen qui ont œuvrés in-situ chacun à leur façon dans un esprit de partage et de transmission de mondes en train de se faire comme le souligne le philosophe invité à répondre dans le catalogue de l’exposition, Sarat Maharaj qui parle du désir de voir dans le monde une plus grande hétérogénéité. Est-ce pour cette raison que dans un monde qui cautionne l’économie de Dubaï basée sur le viol systématique des règles de l’OIT et qui refuse de signer la Convention des Nations-Unies sur le droit des travailleurs migrants la Biennale de Venise accepte d’offrir une plate-forme culturelle de visibilité jamais égalée à United Arab Emirates ainsi qu’à la proposition de Adach, Platform for Visual Arts in Venice? Ces deux projets offraient des visions relativement consensuelles sur des situations sociales qui nous concernent tous. C’est aussi peut-être pourquoi l’absence de respect de l’être humain génère la notion de peur, d’insécurité, d’ignorance qui comme par le plus grand des hasards vient aussi envahir tout à coup à grand succès l’exposition collatérale "The Fear Society" comme si la menace des différences de classes sociales ne venait pas finalement renforcer ce qui semble exister depuis toujours? Ces coïncidences n’échapperont donc pas à ceux qui voudront bien voir que Daniel Birnbaum a conçu son projet comme une constellation de sentiments, où on s’aperçoit en fait très vite que les œuvres, aussi exceptionnelles qu’elles puissent être, s’accumulent dans l’espace, les unes derrière les autres. On attendait mieux et surtout moins de cynisme dans un monde à construire ensemble.

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